08 mars 2011

source le journal le soir de Belgique

L'offensive du lingala en Afrique centrale

Mardi 17 août 1999

L'Afrique est en proie à de nombreuses situations menaçantes: guerres, chômage, problèmes de santé. Sur le plan culturel, il y a, entre autres, la décadence de langues africaines. Bien sûr, à propos des crises politiques et économiques, les institutions tant africaines que mondiales rivalisent d'initiatives afin d'y trouver des solutions; par contre, rien n'est fait, à notre connaissance, pour la revalorisation des principales langues africaines.

Ce désintéressement porte un préjudice à l'essor de nos langues. Or, nous savons que la langue est l'âme de toute culture. Elle joue un rôle de premier plan dans la maîtrise et la communication des connaissances sans lesquelles aucune société aujourd'hui ne peut prétendre à un développement harmonieux. Raison pour laquelle les communautés, en Occident, par exemple, investissent énormément pour la promotion et l'enrichissement de leurs langues par la création des académies et par d'autres initiatives.

Par ailleurs, en dépit de ce constat déplorable, il est une langue qui évolue tant bien que mal et gagne du terrain. Il s'agit du lingala. En prêtant l'oreille du côté de l'Afrique, on entend beaucoup de gens parler le lingala, un peu plus qu'avant. Cette langue est en train de connaître une grande extension géographique. Surtout en Afrique centrale.

Historiquement, le lingala est une langue du Congo-Kinshasa. De façon générale, on l'attribue aux gens de Makanza (les Libinza). Ce qui n'est pas encore prouvé scientifiquement. Doit-on, à ce sujet, oublier que les Libinza ont leur parler, qui diffère quand même du lingala? Dire également que le lingala est la langue des Bangla ne correspond à aucune réalité: au Congo, il n'existe pas d'ethnie Ngala. Le terme bangala pour un Katangais, à titre d'illustration, désigne vaguement toutes les populations vivant au nord du pays, voire au centre (les Ikela de Lomela) ou à l'ouest (les Basakata ou les Baloho).

En effet, à Kinshasa, les six millions d'habitants parlent le lingala. Une certaine opinion faisait croire que le swahili, avec l'arrivée au pouvoir des gens de l'est, allait détrôner le lingala dans la capitale. Malgré tout, cela ne s'est pas réalisé. Le lingala est encore la langue de l'armée. La popularité du lingala est telle que même les Kadogo (les petits soldats) ont appris à parler le lingala. Pour s'en convaincre, rappelons la grande indignation suscitée par la non-inscription de lingala sur la monnaie congolaise. De plus en plus, les nouvelles autorités en quête d'estime préfèrent s'adresser aux populations en lingala. Pareillement du côté de la rébellion. A Goma, fief du swahili, on a vu, en l'occurrence, Ondekane, commandant des forces rebelles, haranguer les foules dans cette langue. Ainsi, à l'est du Congo, le temps où le lingala était perçu comme une langue «barbare» ou «impolie» semble révolu.

 

La conquête de l'Angola

 

Au Congo-Brazzaville, le deuxième- pays lingalophone, le lingala est majoritairement parlé dans la capitale et dans les régions du Nord, il est la langue nationale.

Ce qui est étonnant dans cette percée, c'est la conquête de l'Angola. Depuis plus d'une décennie, le lingala est pratiqué dans ce pays lusophone, plus précisément à Luanda. Le lingala est arrivé là, grâce au retour des réfugiés angolais ayant vécu au Congo-Kinshasa pendant la colonisation portugaise. Ces revenants sont appelés les «regressado». Même leurs enfants qui naissent en Angola savent le lingala.

Avant les années 1990, le commerce privé était interdit en Angola. C'était le socialisme. Et les Angolais s'approvisionnaient dans les magasins de l'Etat. Mais, la guerre se prolongeant, les dépôts connaissaient déjà des pénuries et les prix avaient flambé. Profitant de la crise, les Angolais venus du Zaire avaient créé des réseaux de commerce parallèle et initié la débrouillardise à la kinoise. Donc, le système D. Des marchés dans les quartiers s'installèrent. C'est pourquoi il y a, à Luanda, le marché «libulu», une réplique du marché «libulu» situé dans la commune de Barumbu, à Kinshasa. Conséquemment, les Angolais qui fréquentaient ces marchés étaient plus ou moins obligés de s'entretenir avec les commerçants en lingala.

Par ailleurs, depuis les récents événements survenus dans les pays des Grands Lacs, il n'est plus rare comme avant de rencontrer des locuteurs du lingala non originaires du Congo, dans les rues de Kigali, de Kampala ou de Bujumbura.

Mêmement, ces dernières années, en Centrafrique, l'influence du lingala se confirme. La présence des ressortissants de la région de l'Equateur qui ont fuit la guerre et des anciens soldats congolais y est pour quelque chose.

A ce rythme d'expansion, le lingala est en passe d'être la première langue véhiculaire en Afrique centrale. Qu'est-ce qui peut, alors, justifier cette formidable avancée? A mon avis, on peut énumérer plusieurs raisons. D'abord, le grand succès que rencontre la musique des deux Congo en Afrique. Wendo, Kallé, Franco, Pépé Kallé, ont chanté la rumba congolaise en lingala. Aujourd'hui, les disques des artistes musiciens congolais comme Rochereau, Papa Wemba, Youlou Mabiala, Koffi Olomide, Loketo, Lokwa Kanza, Tshiala Mwana... dominent les hit-parades diffusés sur RFI, La voix de l'Amérique, Africa numéro un et sur les stations nationales du continent.

Deuxièmement, le fait que le lingala, à proprement parler, n'appartient à aucune ethnie, constitue un atout. Dans cette partie de l'Afrique, où l'on note de plus en plus l'exaltation de l'ethnie, cela donne un avantage au lingala. Souvent, lors des conflits à caractère ethnique, les gens recourent au lingala afin de cacher leurs origines.

Enfin, la grande facilité du lingala à faire siens des mots issus d'autres langues. Exemple: «moyen te» (ce n'est pas possible), «kolauka» (se fâcher en kikongo).

En dehors de l'Afrique, le même phénomène est observé: en Belgique, en France, aux Etats-Unis ou ailleurs, les ressortissants de l'Afrique centrale préfèrent le lingala à leurs langues maternelles. D'où souvent la difficulté de distinguer un Angolais d'un Congolais (Brazzaville) ou un Centrafricain d'un ex-Zaïrois. Tout le monde ou presque dit: «mbote» (bonjour), «matanga» (deuil). A ce sujet, beaucoup d'Africains qui ne parlaient pas le lingala l'ont appris à l'étranger. En outre, la floraison de nouveaux mots lingala en Europe est un fait remarquable. Signalons ceux qui sont les plus connus: «Mundibu» (Arabe), «Mvunzi» (Asiatique), «kotindika» (expulsion), «kobuaka» (demander l'asile), «mongonjo» (une grande bouteille de bière), «lubuaku» ou «wele» (prison), «pimbo» ou «lititi» (drogue),...

 

Linguiste, où es-tu?

 

Somme toute, la propagation du lingala est due essentiellement à l'émigration des lingalophones. Elle n'est nullement la résultante d'une action concertée. Disons que c'est au contact avec des émigrés que les populations autochtones adoptent le lingala. C'est pourquoi il n'y a pas lieu de parler de progrès. Dans ces conditions, une langue pourrait plus perdre que gagner. D'ailleurs, l'apprentissage du lingala ne figure pas dans les programmes d'enseignement dans ces pays. C'est autant dire pour la plupart des langues africaines. A présent, le swahili, de son côté, perd du terrain face à l'anglais. D'où la question: linguiste africain, où es-tu?

Nous espérons que des chercheurs africains continueront la réflexion. Cet état de décadence mérite d'être au centre des préoccupations des dirigeants et des institutions qui veulent sauver les langues d'Afrique.

 

 

 

JEAN BOOLE

 

Journaliste indépendant

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